EXTRÉMISMES IDÉOLOGIQUES : MORALISME ET DÉLITEMENT

par | BLE, JUIN 2022, Politique

Nous assistons depuis – au moins – une quinzaine d’années, notamment avec la montée en puissance des réseaux sociaux, à une course aux extrémismes idéologico-politiques, sur fond de recherche de pureté, qu’elle soit “nationale” (mal comprise), morale ou financière. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant de voir s’aggraver la fragmentation de la gauche, de par le développement de ses divers “extrêmes”, trop souvent incapables de compromis. Ce phénomène touche aussi maintenant la droite et crée ainsi un boulevard pour “l’extrême centre”, comme en témoigne la réélection d’Emmanuel Macron en France. Bref, comme le veut le dicton : “le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions”.

EXTRÉMISMES & INTOLÉRANCE : LA TOUR DE BABEL 2.0.

Selon le brillant psychologue américain des émotions, de la moralité et de la politique, Jonathan Haidt, les réseaux sociaux sont “presque parfaitement conçus pour faire surgir l’aspect le plus moralisateur et le moins réfléchi de nous-mêmes”.[1] En d’autres termes, comme les publications qui suscitent le plus de colère et de haine envers les “communautés” auxquelles nous n’appartenons pas sont les plus susceptibles d’être partagées, les réseaux sociaux nous enferment dans des silos de moralisation très peu propices à l’exercice du libre-examen. Si l’on ajoute à cela la recherche d’approbation par les pairs, ainsi que les mécanismes de type biais de confirmation, les plateformes en ligne reconstituent en quelques sortes une Tour de Babel 2.0. C’est-à-dire que l’on codifie une incompréhension mutuelle qui mine les conditions mêmes d’un débat démocratique serein, apaisé et capable de produire des niveaux de confiance sociale et de légitimité du pouvoir caractéristiques des grands systèmes démocratiques de coopération sociale permettant l’épanouissement de l’humanité. Pour le dire simplement, la coopération laisse place à une compétition mutuellement exclusive, nuisible à toutes et tous. C’est en cela que l’extrémisme idéologique, sans être violent, menace notre intégrité en s’attaquant aux relations sociales ainsi qu’aux institutions qui soutiennent les conditions matérielles et intellectuelles de nos libertés. Ces mécanismes pervers de propagation de la haine et de l’intolérance envers tout ce qui est autre sont dopés par les algorithmes qui, eux, s’appuient sur des ressorts psychologiques qui court-circuitent notre esprit critique et réflexif. Qui plus est, Haidt analyse les données d’une étude menée par un groupe pro-démocratie, sur l’attitude d’un large bas- sin de population (aux États-Unis) et en conclut que les minorités de l’extrême droite (“conservateurs dévoués”) et de l’extrême gauche (“activistes progressistes”[2]) sont “très similaires”. Ils sont tous deux très “blancs” et aisés, ce qui suggère que les conflits sociaux opposent en fait des membres d’un même groupe social, qui ne sont pas représentatifs de la société dans son ensemble. Plus encore, l’activité de ces personnes sur les réseaux n’est pas seulement de se moquer et d’offenser les individus ayant des idées contraires aux leurs. La course à l’extrémisme encourage non seulement à manifester de l’hostilité envers ses adversaires, mais également envers les membres les plus modérés de son propre camp ! Une conclusion dont plusieurs d’entre nous avons déjà fait l’expérience, ici en Europe, bien loin du contexte américain. Ce qui est évidemment bien malheureux. Or, ce type d’attitude sur les réseaux sociaux est très dommageable pour les démocraties basées sur l’idée de compromis, ainsi que pour l’impartialité de la justice.

Bref, nous pouvons définir l’extrémisme idéologique et politique ou militant comme étant caractérisé par une intolérance envers tout ce qui est autre, au nom d’une recherche complaisante de pureté. Cette intolérance et cette recherche de pureté sont dopées par l’utilisation massive de réseaux sociaux, conçus pour nous enfermer dans des “cavernes” de pensée, où les conditions du libre-examen sont sérieusement compromises.[3] Cela aboutit à un éclatement des structures sociales, comme des relations à l’échelle macro, traditionnellement marquées par un haut de niveau de confiance, des institutions et d’une conception partagée de l’histoire. Il n’est donc pas étonnant d’assister à une implosion des partis traditionnels de “droite” et de “gauche” qui ont permis une alternance du pouvoir garantissant un équilibre démocratique dans l’histoire récente.

L’EXTRÊME DROITE OU LE NATIONALISME MAL COMPRIS

Si l’extrême droite peine à s’organiser au niveau politique en Belgique francophone, elle est bien présente en Flandre, comme ailleurs en Europe et aux États-Unis. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Comment définir l’extrême droite ? Comme nous l’avons dit plus haut, elle est extrême en ce qu’elle est intolérante à tout ce qui est autre. Ce qui distingue l’extrême droite, c’est que l’autre est généralement défini en termes identitaires, comme la “race” (d’où le racisme souvent très marqué chez les adhérentes et adhérents à cette idéologie), l’appartenance ethnique et culturelle (être “Flamand”, “Français”, “Américain”, etc.), ou tout autre marqueur qui permet de discriminer les individus, les uns ayant des droits sociaux légitimes et de présence sur le territoire, les autres non. Il s’agit en d’autres mots d’un nationalisme mal compris, fermé et exclusif, plutôt que d’un nationalisme civique, ouvert et inclusif.

Le nationalisme d’extrême droite se caractérise également, comme pour tous les extrêmes comme nous le verrons, par son hostilité à l’égard de l’État et de la démocratie. La méfiance, voire la défiance envers l’État va souvent très loin, jusqu’à la constitution de milices. Le recours à la violence est commun aux États-Unis, chez les suprémacistes blancs notamment, qui n’hésitent pas à commettre des tueries ou encore des attentats terroristes pour tenter de déstabiliser l’État et la société civile dans son ensemble, comme ce fut le cas aux Jeux Olympiques d’Atlanta en 1996, juste après l’attentat d’Oklahoma City en 1995. Plus près de nous, en Belgique, le mouvement Schild en Vrienden incarne ce type de réseau identitaire en vogue sur le Vieux Continent, où s’entremêlent entraînement proto-militaire, survivalisme, et théories complotistes du type “grand remplacement”. Il ne s’agit en rien ici de disqualifier les enjeux importants que sont les droits des peuples, la démographie ou encore la civilisation. Notre objectif est plutôt de mettre en lumière l’instrumentalisation de ces enjeux par l’extrême droite, étant nous-mêmes, en tant que laïques, sujets à une telle instrumentalisation.

Sur le plan politique, la course aux extrêmes touche également l’extrême droite, notamment comme nous l’avons vu lors des dernières élections présidentielles en France. La tentative du Rassemblent national de faire des compromis, à force de se butter à la démocratie et ses vertus, sur un nombre d’enjeux, comme l’Europe et la monnaie par exemple, a créé un vide dans la recherche de pureté de la Nation. C’est Éric Zemmour et son mouvement Reconquête qui l’ont vite occupé. La course aux extrêmes est bien vivante. Les partis d’extrême droite fleurissent en Europe – à ce sujet voire l’article “L’extrême droite en Europe” dans ce même numéro.

En résumé, l’extrême droite se caractérise par une recherche de pureté de la Nation, entendu en un sens biologique, d’un lien organique non seulement entre ses membres, mais également avec son territoire – ce qui donne aussi maintenant lieu à des rapprochements avec la cause écologiste. Elle est dangereuse pour la démocratie et les droits et libertés en ce qu’elle rejette la dimension libérale de la démocratie au profit d’une conception de la gouvernance comme étant une tyrannie de la majorité, comme en témoigne l’expression de V. Orban en Hongrie de “démocratie non-libérale” (illiberal democracy).

LA TOUR DE BABEL DES EXTRÊMES DE GAUCHE

La “gauche” traditionnelle des dernières décennies, c’est-à-dire celle qui a participé à l’alternance du pouvoir dans les régimes démocratiques, est aujourd’hui à l’agonie presque partout, pour plusieurs raisons. Nous allons ici nous arrêter sur deux. La première, c’est qu’elle a abandonné le nationalisme, qui a été récupéré par la droite et ses extrêmes. La seconde, c’est que ses militants consument son délitement à travers une dialectique entre moralisation et fragmentation, au nom d’une pureté morale. Intéressons-nous maintenant plus en détails à ces deux raisons.

L’abandon du nationalisme comme lieu de la convergence des luttes s’explique par des raisons historiques, a fortiori en Europe. Le score du Parti socialiste en France aux dernières élections en est un bon exemple. En Belgique, le PS a aussi été exclu du Gouvernement fédéral après un long règne. Sans entrer dans un débat partisan, des leçons sont à tirer de ces expériences. Les partis ayant traditionnellement participé à l’alternance du pouvoir sont en déclin. La question se pose avec acuité. L’impotence consommée de la gauche traditionnelle est multifactorielle et complexe. Mais l’intolérance envers ce qui est différent, l’intolérance envers la modération et les travers des médias sociaux y sont sans doute pour quelque chose, tant dans les milieux politiques que militants. Si le nationalisme ne peut plus jouer ce rôle de creuset qui rassemble au-delà des divergences, les gauches se doivent de tendre vers la création, quelle que soit sa forme, d’une culture publique commune capable de fédérer les aspirations de tout un chacun. Le pouvoir, mais aussi ses limites et les droits qu’il confère, doivent pouvoir s’incarner quelque part dans une destination, un projet d’émancipation collective.

L’inclinaison des extrêmes de gauche pour les actions directes plutôt que pour les combats démocratiques conduit inévitablement à des divergences et des dissensions quant à ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas. À partir du moment où l’on s’abandonne à la moralisation et que l’on tourne le dos à l’universalisme (des droits) pour s’adonner à la hiérarchisation des particularismes, on se laisse prendre dans une pente savonneuse qui rend impossible toute coalition démocratique digne de ce nom. C’est ainsi que la gauche décline depuis des années, car elle se divise entre féminisme, lutte ouvrière, cause écologiste, intersectionnalisme et novlangue, droits des animaux, ZAD, solidarité à géométrie variable, etc. À ce sujet, citons le philosophe Alain Deneault : “Les mouvements traditionnels d’émancipation sont eux-mêmes le théâtre de formes de discriminations consommées, que les approches intersectionnelles mettent au jour, quand il n’y va pas d’inexorables guerres des chapelles et d’une ramification toujours plus poussée vers une infradéfinition marginale de soi”.[4]

La démocratie est le mécanisme par lequel on civilise les conflits, afin de tendre vers des résultats légitimes et collectivement optimaux, dans la mesure du possible, malgré les divergences. Or, à partir du moment où l’on refuse tout compromis, par recherche de pureté morale, de pureté “de la cause” ou de repli sur soi, que l’on diabolise tout élément modéré ou capable d’éthique de la discussion au sein de son propre segment idéologique, on s’éloigne des conditions de possibilité d’un changement social possible, effectif et à grande échelle. Faut-il encore le répéter : morale et politique sont deux choses distinctes. C’est pourquoi l’on dit que le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions. La recherche de pureté morale de l’extrême gauche rejoint souvent en cela celle de l’extrême droite, en attribuant des identités et en hiérarchisant celles-ci, pour en conclure que la sienne est moralement supérieure aux autres.

Bref, pour synthétiser, l’abandon de la question nationale, ou d’une culture commune, pour s’adonner à des causes particularistes prive la gauche de sa capacité à rassembler pour plutôt se lancer dans une compétition hostile à la coopération et au compromis progressiste ayant historiquement fait sa force. La tour de Babel des gauches pave le chemin à la droite et à l’extrême centre qui peuvent jouer de ses dissensions et tenter, chacune à leur façon, de jouer sur des biais psychologiques pour montrer une unité capable de rassembler, au moins suffisamment pour atteindre les standards, souvent trop bas, d’accession démocratique au pouvoir. La gauche s’autodétruit en voulant moraliser – à outrance – la politique. Les rivalités gagnent en importance sur la cohésion et surtout sur la capacité de voir ce qui peut unir dans l’esprit d’une gauche capable de produire des résultats légitimes et des politiques de démocratisation des droits. La régularisation des personnes en statut irrégulier s’appuie sur cette logique de culture civique commune inclusive d’accès aux droits. Le socle “commun” sur lequel s’appuie cette argumentation gagnerait à être précisé ou mis en débat afin de permettre une meilleure intercompréhension entre les différentes sensibilités de gauche.

L’EMPIRE DE L’EXTÊME CENTRE

Le syntagme “d’extrême centre” nous vient  du  philosophe  Alain  Deneault. Selon lui, il est extrême car, comme nous l’avons dit, il est intolérant à tout ce qui est autre ; et il est de centre en ce qu’il a une capacité phénoménale à récupérer tout ce qui peut miner l’alternance traditionnelle entre droite et gauche pour imposer un programme ultra libéral, à tendance pathologique, en passant pour “normal”. À titre d’exemple, ce qu’il disait de François Hollande il y a 10 ans, pourrait s’appliquer aujourd’hui, a fortiori, à Emmanuel Macron : “En se présentant comme “normal” et en faisant de cette normalité l’ersatz de son programme, le candidat victorieux à l’élection présidentielle de la République française de 2012 aura surtout réussi à décréter comme pathologique tout ce qui n’en ressort pas”.[5] Comment ne pas y voir là le chantage démocratique de 2017, répété en 2022, entre le pathos de l’extrême droite, incarnée par Marine Le Pen, et la “normalité” du jeune premier de classe, Emmanuel Macron ? On a beau “ripoliner les façades”, on ne réinvente pas la roue !

L’extrême-centre est en fait un ultra libéralisme, qui cherche à s’en cacher au regard du public. Quand Margaret Thatcher pro- nonce son fameux “There is no alternative” (“il n’y a pas d’alternative”), elle incarne cette intolérance face à tout ce qui est autre, face à la démocratie elle-même, pour mettre en avant une recherche de pureté qui consiste à purger la société de la sclérose que représenterait la chose publique. Si l’extrême droite veut purger la chose publique de son impartialité, et que l’extrême gauche veut la réduire à néant pour pouvoir proposer l’action directe et ne pas être soumise à aucune contrainte, l’extrême centre cherche à la neutraliser pour en faire sa chose. Elle ne dira pas son nom, elle ne cherche pas à discriminer ouvertement, on ne la fera pas disparaître et on maintiendra sa légitimité à tout prix. Mais elle sera au service d’une idéologie hostile aux intérêts du peuple ou bien elle ne sera plus.

Le rapport antagonique France- Angleterre face à la laïcité est à ce titre intéressant. Il montre en quoi la gestion démocratique du pluralisme revêt, plus souvent qu’autrement, un caractère cosmétique. La laïcité servira tantôt à justifier une opposition de façade face à une globalisation ultralibérale destructrice, tantôt d’ennemi utile pour justifier en quoi l’Empire garantit les droits et libertés de celles et ceux qui ne questionnent pas sa légitimité économique et militaire – qu’en est-il, par exemple, des droits culturels des autochtones au Canada, qui rejettent la légitimité de la Loi sur les réserves ?

En Belgique, on assiste à un tournant libéral où l’ultra-libéralisme se traduit par le maintien d’un statu quo hostile aux principes laïques, comme sur l’IVG. L’individualisation des droits et les limites des libertés individuelles vont paradoxalement de pair, aucun projet national n’est à l’ordre du jour, alors que les contraintes émanant du libéralisme et de la recherche de “compétitivité” sont, elles, sources de raisons pour s’en prendre au modèle belge de sécurité sociale. L’extrême centre, prospère, comme partout ailleurs, grâce à l’absence d’alternatives crédibles, elles-mêmes rendues impossibles, de par leurs propres processus d’extrémisation, que le libéralisme nourrit tout sourire. Cela fait une belle jambe à nos démocraties et nos droits et libertés. Sans entrer dans des débats partisans, il est raisonnable d’affirmer que la laïcité et les principes démocratiques comme l’éthique de la discussion et le compromis sont plus que jamais nécessaires.

Le délitement des “droites” et des “gauches” traditionnelles – qui assuraient une alternance et un certain équilibre des pouvoirs – permet à l’extrême centre, c’est-à-dire un ultra libéralisme qui peut se permettre de ne pas se nommer, de prendre le pouvoir et de s’y maintenir. La recherche de pureté des uns provoque l’accession au pouvoir des autres, mais au final, tout le monde y perd. Plus personne ne s’y retrouve réellement, sauf quelques ultra-riches.

CONCLUSION : RÉHABILITER L’IMPARTIALITÉ DU POLITIQUE FACE AUX PLURALISMES DES IDÉOLOGIES

Bref, la lutte contre les extrémismes ce n’est pas que la lutte contre la violence. C’est aussi une lutte contre la radicalité dans la recherche de pureté, s’appuyant sur des biais cognitifs qui court-circuitent le libre-examen et rendent impossible un débat démocratique serein et constructif. Qui plus est, ces biais sont soigneusement entretenus par le modèle d’affaires des grands réseaux sociaux, qui n’ont que faire de la qualité de nos démocraties et de nos libertés. La laïcité et ses valeurs sont plus que jamais nécessaires dans la lutte contre les extrémismes et le combat pour la préservation de nos droits. Sans quoi la ramification et la fragmentation de la “morale” et de ses prétendus défendeurs militants ou politiques ne trouvera d’autres issues que la perpétuation de la corruption de nos régimes démocratiques, avec pour conséquence une dégradation irréversible de la qualité de nos droits et libertés.


[1] Jonathan Haidt, “Why the past 10 years of American life been uniquely stupid”, The Atlantic, 11 avril 2022.

[2] Ce terme a une connotation péjorative aux États-Unis, tout comme c’est le cas pour les “devoted conservatives” (conservateurs zélés dirions-nous). Les “progressive activists” sont dépeints comme étant hostile à toute forme d’autorité et ayant tendance à vouloir imposer leurs vues morales avec une certaine dose de mépris pour la loi et l’ordre.

[3] Voir l’article “L’allégorie de la caverne 2.0.” https://echoslaiques.info/lallegorie-de-la-caverne-2-0/

[4] Alain Deneault. (2016). La Médiocratie. Lux : Montréal, p. 13. Voir également, du même auteur, “Serions-nous en train de perdre le sens du mot “privilège””, Nouveau Projet.

[5] Alain Deneault, op. cit., p. 24.

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