INTERVIEW : UN PARI CONTRE LA PEUR ET LA DÉSESPÉRANCE

par | BLE, Démocratie, Education, MARS 2016

Bernard DEVOS : Délégué général aux droits de l’enfant

Bernard Devos, en tant que Délégué général aux droits de l’enfant (DGDE), a pour mission générale de veiller à la sauvegarde des droits et des intérêts des enfants. A ce titre, il est particulièrement sollicité lors de périodes troublées comme ce fut le cas à la suite des attentats de novembre et des mesures prises par notre gouvernement. Il occupe également une position centrale pour nous transmettre ses constats et analyses quant à l’impact de l’état d’urgence sur les jeunes et quant aux enjeux plus larges qui découlent du climat de peur et de l’ambiance sécuritaire actuels notamment en ce qui concerne les enjeux liés au modèle démocratique.

Pour le DGDE, de manière générale, le modèle démocratique actuel ne correspond plus aux attentes des jeunes qui visent une forme de démocratie beaucoup plus participative. Or, les situations d’urgence, rappelle-t-il “dérogent au principe même de la démocratie représentative. Donc, c’est évident que le principe de la participation dans la démocratie est gommé deux fois plus dans des situations d’urgence et de crise parce que là on ne demande même pas à la limite l’avis des parlementaires, au nom de l’intérêt public et sur base d’un mandat décisionnel donné au gouvernement. Donc c’est doublement difficile pour les jeunes parce que c’est contre les principes de la démocratie et c’est contre les principes d’une démocratie qui n’existe pas mais qu’ils espèrent”.

De surcroit, il est indéniable que l’état d’urgence bafoue les droits essentiels. Or, fort de son expérience, le DGDE constate que les droits des enfants et des plus jeunes sont à la base très compliqués à revendiquer : “quand les droits de l’Homme sont respectés, ce n’est pas pour autant que les droits des enfants le sont. Quand les droits de l’Homme ne le sont pas, les droits de l’enfant ne le sont pas non plus. Les droits de l’enfant c’est une partie des droits de l’Homme. C’est une partie spécifique compliquée à faire valoir”.

DE LA STIGMATISATION A LA DÉSESPÉRANCE

Le climat sécuritaire actuel renforce la stigmatisation de certains jeunes et donc leur ségrégation avec des potentiels effets contreproductifs. La jeunesse reste considérée comme un utile bouc émissaire. En témoigne, la mise en évidence systématique du fait que les auteurs des attentats sont des “jeuneset de surcroit des “jeunes désœuvrés, des “fouteurs de merde”, qui vivent dans les quartiers populaires, qui n’ont jamais été à l’école ou très peu, qui ont commis des larcins, etc. On charge. Le problème c’est que, dans cette image-là, il y a pas mal de jeunes qui peuvent se reconnaitre. Le stigmate est tellement fort que la seule manière pour s’en sortir c’est de le revêtir”. Ce type de désignation stigmatisante a pourtant déjà été dénoncé lorsqu’il s’opérait et s’opère toujours à l’égard des jeunes issus de l’immigration.

Ce sont les multiples identités qui sont compliquées : “quand tu es jeune – c’est déjà une identité réductrice compliquée à vivre, issu de l’immigration, que tu habites dans un quartier dit populaire, tu additionnes des identités réductrices. Or, si on fige les jeunes dans des identités réductrices qui se cumulent et qui sont toutes relativement “négatives”, on condamne les jeunes à revêtir ces différentes identités pour devenir des bombes humaines”. Pour Bernard Devos, la vraie question c’est la différence entre “désespoir” et “désespérance” : le désespoir c’est “je ne vois pas d’issue”, “je ne sais pas où aller” ; la désespérance c’est “j’ai tout essayé, j’ai interpellé tout le monde, j’ai tout fait et je suis toujours au même niveau”. “Ce sont des jeunes qui vont se battre pour avoir un boulot, une formation de qualité, pour essayer de faire reconnaitre qu’ils ne sont pas “que” musulman, pas “que” jeune, pas “qu’issu de l’immigration” et qui ne sont pas reconnus là-dedans”. Et c’est la désespérance qui accueille la radicalisation.

Les mesures sécuritaires actuelles ne font que renforcer l’apartheid qui est déjà très présent dans les grandes villes ou dans les villes de moyenne importance dans lesquelles il y a un multiculturalisme important : “on voit bien que c’est une sur-radicalisation qu’entraine ces mesures sécuritaires, plutôt qu’aller à l’encontre de la radicalisation et de permettre à des jeunes d’exprimer leurs difficultés, leurs mécontentements éventuels sous des formes différentes. Au contraire c’est une surenchère. Tout le monde le dit mais ça n’a pas l’air de percuter. Ce qui se passe aujourd’hui, ce n’est pas une radicalisation de l’Islam mais c’est bien clairement l’islamisation du radicalisme. Le radicalisme, il était là, il était latent. Il prenait d’autres formes mais il était là. Il est grossissant et les mesures sécuritaires, j’en suis persuadé, ne vont pas l’éliminer. Si bien que quand on a annoncé le premier train de mesures sécuritaires, j’ai demandé qu’on ait le courage d’investir à la même hauteur dans des politiques de prévention, de mises à l’emploi, de prises de parole pour les jeunes, etc. pour arriver à compenser puisque cela fait des dégâts terribles”.

RÉVOLUTIONNER LA PRÉVENTION

A la question du rôle préventif du secteur institutionnel et associatif consacré aux jeunes, le DGDE salue les efforts d’une série d’acteurs de qualité qu’il compare toutefois “au mec qui est complètement paralysé et à qui on donne deux béquilles”. Beaucoup sont, semble-t-il, également contaminé par un certain désespoir, voir atteint par la désespérance. Les acteurs de terrain peuvent développer l’estime de soi, la confiance en soi des jeunes, mais ils ne peuvent pas la créer : “cela doit venir d’une aisance dans la vie qui est liée à ton milieu d’origine, aux opportunités de réussite sociale, à la qualité de ton enseignement, de ton environnement”.

Or, pour reprendre le thème de l’école, elle est terriblement inégalitaire en Belgique. Cela s’illustre déjà simplement en comparant la gestion des événements selon les écoles : “en principe, la première responsabilité de l’école c’est de permettre aux élèves de déposer les émotions dans un cadre régulier et sécurisant. Cela vaut pour toute difficulté rencontrée par les élèves (exemple : harcèlement à l’école)”. En d’autres termes, “avant de débattre, il faut dialoguer”. Ce type de cadre ainsi que les offres de solidarités, d’engagements citoyens, de participation, etc. sont de moins en moins présentés à mesure qu’on descend dans “l’échelle de réussite scolaire (étant entendu que l’enseignement général est le top et puis le technique et professionnel). Dans les écoles d’enseignement général, on aura a cœur (suite à certains événements ou de manière générale dans les cours de moral ou de français) d’aborder des sujets d’actualité qui sont des sujets à débats et qui sont des sujets “qui font sens” (autant pour les adultes que pour les ados). Si tu vas en technique et professionnel, la prétention c’est de former de la main d’œuvre compétente pour l’entreprise. Et tout ce côté humain, humaniste, il est oublié, gommé”. De ce fait, “on accepte de propager des logiques d’apartheid en matière d’éducation. C’est notamment pour cela que j’encourage fortement non pas une évolution du système scolaire mais une véritable révolution”. Pour l’instant, le DGDE s’est engagé dans le processus “du pacte d’excellence” en espérant que cela aboutisse “à un grand bing bang car aujourd’hui ce n’est plus possible. Une école d’une si piètre qualité est le germe d’une société terriblement inégalitaire. On ne peut pas accepter cela”. Il s’est également engagé à initier et soutenir une initiative visant à proposer un modèle (malléable, perfectible) d’école pour tous reposant sur une série de principes dont celui d’une pédagogie institutionnelle (cf. www.ecolede-tous.be). Quant à la question plus précise des mesures récentes de fermeture des écoles pour raisons de sécurité, il déplore qu’elles semblent se pérenniser dans certaines écoles pour en devenir des règles organisationnelles. Ce type d’école “bunker”, “donne une image éloignée de la vraie vie. C’est vraiment l’inverse de ce qu’on imagine. Nous on imagine une école qui soit intégrée dans la vie des jeunes. Un lieu de vie pour tout le monde. On imagine des idées qui donnent le goût de la vie et pas faire de l’école un lieu froid, mono- lithique qui ne correspond plus à la réalité. Alors que toute l’évolution de la société va vers la diversité, vers plus de fantaisie et de créativité”.

Pour conclure nous avons interrogé le DGDE sur le fossé entre les moyens importants déployés pour la sécurité et la non volonté politique d’endiguer la pauvreté des enfants (au moment où on apprend qu’en Belgique 30 % des enfants vivent dans la pauvreté et 40 % à Bruxelles) : “Dans un premier temps, certaines personnes vont répondre qu’elles se sentent en sécurité par la présence renforcée des policiers et des militaires. Mais quand tu abordes vraiment la question de la sécurité personnelle, beaucoup de gens vont révéler leur insécurité par rapport aux incertitudes liées à leur avenir socioéconomique. La vraie insécurité, c’est l’insécurité d’existence. Et par rapport à ça, on n’arrive pas à travailler dans le bon sens. Dans mes rapports, il y aura toujours un chapitre sur la pauvreté des enfants. Les 40 % de pauvreté des enfants, pour certains c’est un problème économique lié, par exemple, au marché de l’emploi…”. En attendant “les Etats peuvent faire des choix avec les moyens dont on dispose : soit renflouer les banques, faire la guerre en Syrie ou réinvestir dans des services sociaux de base accessibles à tout le monde ; renforcer la petite enfance dans les crèches ; organiser des écoles égalitaires et équitables ; donner la gratuité d’accès aux activités de loisirs, culturelles et de sport”. Pour le DGDE, il s’agit aussi pour la société civile se sortir de ses tanières (“les colloques, les symposiums, les grandes conférences où tout le monde connait tout le monde et s’auto congratule et se partage les chiffres sur la pauvreté, c’est limité”) et de mobiliser la masse critique pour participer à la lutte contre la pauvreté et pour faire bouger les politiques.

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