LE TEMPS NE FAIT RIEN À L’AFFAIRE

par | BLE, DEC 2015, Education

Notre jeunesse est mal élevée, ne respecte pas l’autorité et n’a aucune espèce de respectpour les anciens. (…) ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler. Ils sont tout simplement mauvais” disait – peut-être[1] – Socrate. “Il me semble que cette jeunesse exige beaucoup de libertés mais oublie toutes ses responsabilités. D’ailleurs, ils n’ont pas l’air de chercher beaucoup de travail” marmonnait grand-mère dans les années ‘60. “Tout ce qu’on a, il a fallu le gagner. À vous de jouer, mais faudrait vous bouger” chantaient les Enfoirés en ce début d’année 2015.[2]

On a beau savoir que la déploration de  l’inconstance de la jeunesse est un éternel recommencement, on n’en finit pas d’entendre que si, cette fois-ci, quand même, les jeunes sont vraiment différents de leurs aînés, on ne les reconnaît plus parce qu’ils ne nous reconnaissent pas.

Depuis quelques années, c’est  au  tour  du concept de Génération Y de donner sens à nos incompréhensions intergénérationnelles. C’est de l’anglais que vient son initiale, qui se prononce “why”. En effet, la cohorte née entre 1980 et 1995 aurait des difficultés à respecter un ordre dont le sens n’est pas explicité et admis, serait peu sensible à la morale, mais plutôt pragmatique et opportuniste, privilégierait son plaisir personnel à  l’intérêt de son entreprise, et serait connectée en permanence… Un concept pour le moins hasardeux. À lire ces caractéristiques, on peut légitimement se demander ce qui distingue réellement la jeunesse d’aujourd’hui de celle d’hier.

Mieux encore, on est peu surpris de constater que la liste des caractéristiques leur étant attribuées est très fortement similaire à celle des comportements “problématiques” dans la gestion des ressources humaines, comme le démontre le travail de Luc et Fleury.[3]

En définitive, quel que soit le discours qui nous est servi, la question est sans doute à qui ce dernier profite. Il semblerait donc que cette lecture du changement générationnel ne soit rien de plus qu’un nouveau programme de gestion des ressources humaines en entreprise, n’en déplaise à la presse façon “entertainement”, à qui l’opportunité offre une sociologie de comptoir pas bien cher payée.

Il subsiste cependant un point qu’il est difficile de jeter d’un revers de la main : celui de l’omniprésence des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans la vie des enfants de la génération Y. Un bref coup d’œil vingt ans en arrière suffit à saisir la portée du bouleversement de nos vies quotidiennes. On entend et on lit tout et son contraire à ce propos, et il est bien difficile de se faire une représentation de la problématique reposant sur des faits établis. De plus, comme  pour tout changement historique, il est impossible de prendre la mesure de sa portée civilisationnelle, au moment même où il se déroule.

Si l’on peut s’accorder sur le fait que tournant de l’histoire il y a, c’est surtout sur l’interprétation des conséquences de ce nouveau paradigme que les oppositions se jouent. Pour caricaturer ce que l’on peut en lire ou entendre dans l’espace médiatique et au café du commerce, nous aurions le choix entre deux positions. À ma gauche, un vieux con. Réactionnaire, révolté de voir les jeunes traiter ou consommer sur  le même plan l’héritage de Victor Hugo et les vidéos Youtube de Norman, criant à la disparition des “vrais” liens relationnels au profit de cette virtualité superficielle et totalement angoissé devant la perte des autorités des “sachants” devant le tout-au-savoir-relatif-et-approximatif de type “wikipédien”. À ma droite, un jeune con. Enthousiaste et naïf, il voit surtout dans les TIC une formidable opportunité économique, une mobilité et une flexibilité désirée et désirable, le rêve américain à la portée de tous, les nouvelles formes de travail et d’entreprise au profit d’un capitalisme tellement plus fun et plus glamour.

Ces positions caricaturales correspondent malheureusement à peu près à ce qui nous est servi à propos de la mutation de nos sociétés. Les profondes questions démocratiques et sociopolitiques soulevées par ce média ont été souvent traitées dans Bruxelles Laïque Echos et se résument en définitive à se demander qui profite de ces enjeux ? Qui détient internet/le big data/ les données personnelles… ?

On le voit à travers l’exemple du traitement des TIC, le conflit de génération relève surtout d’une naturalisation et donc, d’une dépolitisation des enjeux de société. Et c’est bien cela qu’il s’agit de cerner et de combattre tout à la fois. Traiter et délibérer des visions tout aussi étriquées l’une que l’autre, sous l’étendard de leurs naturelles oppositions générationnelles tend à rendre le débat stérile et à empêcher  de  penser les structures sociales qui imposent les idéologies en jeu. En définitive, donc, le temps ne fait rien à l’affaire, c’est bien grâce à nos volontés émancipatrices que nous laisserons la lessive du linge sale générationnel à sa place interrelationnelle pour nous consacrer, jeunes et vieux, cons et moins cons, à la construction de la société de demain.


[1] http://www.guichetdusavoir.org/viewtopic.php?t=11216

[2] https://www.youtube.com/watch?v=gcILWXCIA7c

[3] Sylvain LUC et Charles FLEURY, Le phénomène ‘Génération Y’ : symbole d’une plainte existentielle ?, 2016 à paraître

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