L’UTOPIE D’UN FESTIVAL

par | BLE, Culture, Education, MARS 2022

Lors de ma prise de fonction comme directeur artistique du Théâtre National Wallonie-Bruxelles, j’hérite d’une mission aussi vague et infinie qu’honorable : “élargir le public”. Par ailleurs, je constate progressivement, la trentaine ficelée, qu’un abysse se dessine entre les attentes de la jeunesse et ce que nous sommes, du haut de notre tour de verre, en mesure de lui offrir.

Réfléchir à une offre culturelle “catégorisée”, plus précisément “pour les jeunes” est en soi le début d’un clivage, et la marque d’une frontière dans le dialogue que l’institution instaure avec une partie de son public, qui devient dès lors une “cible”, tel que durement exprimé dans le jargon de la communication.

Cette catégorisation implique d’interpeller son sujet de la façon dont on entend le décrire. Adolescent, lors d’un trajet m’emmenant probablement à une séance “rotary étudiant” censée m’inspirer un métier futur, je me souviens avoir ressenti un malaise, voire du dépit, confronté à une affiche, placardée sur la vitre du bus, m’invitant maladroitement à ne pas frauder :

T’as ton ticket, t’es cool…”…

Ce compliment (à savoir que j’avais payé mon titre de transport et que donc, j’étais “cool”) dissimulait une intention de suspicion et de méfiance.

Le message m’était-il spécifiquement adressé par ce tutoiement et cette dimension argotique ?

Me rendait-il de facto suspect de ne pas avoir payé ou d’être monté par l’arrière par amour de la fraude ?

Il n’y a pas si longtemps, à l’occasion d’une marche pour le climat à laquelle participaient les étudiants d’écoles secondaires, j’ai ressenti une émotion similaire en épinglant une réaction dans mon entourage.

Les jeunes, ils marchent pour le climat, mais ils s’arrêtent au Macdo…”.

Comment peut-on ? Comment en arrive- t-on là ? Au point de critiquer notre jeunesse qui descend dans la rue pour nous lancer un cri d’alerte concernant le futur dont ils héritent ?

Le festival TAKTIK est né de la convergence de plusieurs questions comme celles-ci, dont peut-être seule la jeunesse a les réponses. Ou devrais-je écrire “les jeunesses” ? Car dès nos premiers échanges et les approches concrètes d’individus ayant entre 13 et 18 ans au sujet d’un moment spécifique de la saison leur étant dédié, il est apparu comme une évidence – devenue revendication – qu’il n’existait pas une jeunesse, mais plutôt des jeunesses, constituant un groupe d’individus nés entre 2005 et 2010, et envers qui, de fait, l’offre culturelle s’avère peu concernante. L’offre des spectacles dits “jeune public” s’arrête le plus fréquemment à 12 ans, et on retrouve ces jeunes dans nos salles de spectacle trois ou quatre ans plus tard, essentiellement face à des programmations “jeune adulte”.

Bien sûr, je ne minimise pas ici toutes les formidables initiatives existantes à destination des adolescents, je dis simplement que cette offre n’est ni institutionnalisée, ni évidente, en regard de politiques culturelles étrangères, comme celle du Québec.

Ce groupe est amené à faire société dans la société et fraye son chemin dans l’offre culturelle jusqu’à la fin des secondaires. Ce sont aussi des individus confrontés à des choix décisifs concernant leur liberté actuelle et future et à des questions imminentes exigeant une introspection profonde.

Que vais-je faire de ma vie ? Je dois décider… maintenant…

Suis-je libre de choisir ?

Qui vais-je contenter ou décevoir ? Qu’est-ce que la société attend de moi ?

Des questionnements avec leur lot de pression, à une période de la vie qui tire son salut de l’expérimentation et par conséquent dangereuse.

Après un demi-siècle de fête laïque de la jeunesse et au lendemain d’une réforme des cours philosophiques sonnant le glas du cours de morale, nous devions proposer un nouvel évènement au contexte festif, humaniste, et actuel à ces jeunesses. Nous avons souhaité lui donner les clés de l’espace culturel (qui est d’ailleurs le sien, au même titre que celui de tous les citoyens) pour le transformer en un espace d’auto-définition de ces jeunesses, qui s’assument apprenants, tout en rejetant une catégorisation de leurs attentes et de leurs goûts; un espace d’interpellation de leurs pairs et du monde dit “adulte”, pour le faire grandir, lui aussi… lui renvoyer que oui, ils sont un groupe, mais qu’ils ont le droit de se caractériser par eux-mêmes.

“(…) Monsieur… on est la première génération qui vivra moins bien que ses parents… On a moins de perspectives que nos parents. Les parents de nos parents ont connu la guerre. Les parents de leurs parents ont traversé des guerres plus dures encore, et avant ça, il n’y avait pas d’électricité…

La critique du miroir que leur tend la société et l’envie de démonter ces clichés sont le premier terrain de travail commun.

Mais peut-être faut-il réinterpréter ces clichés, y plonger pour les démonter de l’intérieur, non sans que l’humour et la fête soient de la partie.

En concertation avec plusieurs groupes, nous avons imaginé un festival : TAKTIK.

Pour libérer la parole, il faut trouver les points de rencontre de cette identité multiple et nous décidons que le festival sera gratuit pour les jeunes entre treize et dix-huit ans. Les plus jeunes et les plus âgés ne seront pas conviés à l’évènement.

Le festival offrira un maelström de possibilités : spectacles, concerts, ateliers participatifs, radio en direct, une agora citoyenne conduisant à la présentation publique de conclusions, … une multitude de workshops allant du codage informatique, au slam ou à la Kpop, des artistes musicaux, des espaces de parole, de fête et de débats, pensés et co-organisés avec les participants, dans un équilibre entre cette autonomie et l’expérience de travailleurs des mondes associatifs, culturels, artistiques et socio-éducatifs.

Ceux-ci n’ont aucun message à faire passer : ils n’apportent que des clés de fabrication qui s’avèrent, à l’instar du montage vidéo ou de la pratique du débat, être également des clés de décryptage.

Bien sûr, nous ne prétendons rien inventer. Nous traçons cette manifestation, le Festival Taktik, dans la lignée et l’inspiration de plusieurs décennies d’action culturelle dont la FWB n’a pas à rougir. Mais peut-être que l’accélération des échanges, l’utilisation de la technologie, et les possibilités d’expression propres à notre époque emmènent nos outils d’animateurs vers d’autres contrées et nous invitent à imaginer des projets dont le medium utilisé porterait le message en lui-même. Le mouvement Do it yourself nous inspire. Nous fermons même les yeux, un temps, sur l’usage narcissique des réseaux sociaux, sur la désinformation qu’ils engendrent, et rêvons des possibilités d’interpellation par leur biais.

La grande salle du Théâtre National sera transformée en village TAKTIK, elle est imaginée comme un espace pivot entre les différentes salles, un point d’information sur les activités, mais aussi comme un espace où l’on peut simplement “ne rien faire et juste être là, avec les autres”.

L’organisation du festival bat son plein lorsque la pandémie douche nos aspirations, mais surtout les contrats de dizaines d’artistes et associations programmés dans le festival. Nous sommes à plaindre. Et là, où en temps normal, nous aurions regardé encore une fois vers nous-mêmes, il y a ces jeunesses qui s’apprêtent à traverser une période d’inconnues dans une même période d’inconnues.

Cours à distance, décrochage, déconnexion, inégalités…

Dans certaines écoles, des élèves ont disparu, car oui, de fait, il n’y a pas une jeunesse, mais des jeunesses.

Et il y a une urgence : garder le contact, coûte que coûte.

Le report du festival s’est organisé. Nous ne le savons pas encore, mais c’est le premier report d’une longue série.

Pour garder le lien avec les groupes impliqués, nous contactons les écoles et proposons un projet au cadre traditionnel, un format connu de tous, que chacun pourrait, par les évidences de l’exercice se réapproprier : la réalisation d’un journal télévisé. Un journal télévisé qui serait diffusé en 2050, et qui suppose de se mettre d’accord sur une évolution du monde et un possible contexte futur de ces jeunesses.

Un sondage est réalisé dans les écoles auprès de 500 élèves et en émanent plusieurs priorités. Dans le futur, un algorithme décidera-t-il de nos métiers futurs à notre place ? Les moins de 16 ans auront-ils leur place au parlement ?

Autant de questions pour des ateliers multiples, au cours desquels il ne s’agit pas seulement de débattre ou réfléchir, mais plutôt de brainstormer, et de construire nous-mêmes les récits, avec nos mains.

Nous décidons de mener des ateliers, tels que ceux prévus dans le festival, jusqu’à l’organisation du festival. La Fabrik TAKTIK est née. Cela nous donne du temps pour rencontrer des jeunes de 13 à 17 ans, leur expliquer notre démarche, qu’ils puissent se responsabiliser sur le contenu, la communication et l’organisation du Festival. Nous travaillerons avec celleux que cela motive. Ils sont le COMITE-J. Nous démarrons le projet JT2050 et nous rencontrons d’autres jeunes.

Dans une vingtaine d’écoles diverses de Bruxelles ou de Wallonie, nous commençons par mener un cycle d’ateliers invitant les jeunes à créer un sujet fictif pour ce JT, dans le canevas de création a priori rigide qu’induit la réalisation d’une émission d’information, ses règles de déontologie, et ses formats expéditifs. Il s’agit bien entendu de dépasser ce cadre, pour en créer une vision originale, contradictoire à certains endroits, et témoignant de l’infinie diversité des jeunesses. En ligne de mire, nous prévoyons un tournage des séquences écrites en classe pour une diffusion à la télévision, dans la grille des programmes de BX1. L’exercice prend. Il est plus ou moins compris et réinventé par certaines classes.

Une classe surmotivée réclame la totalité de ses élèves à l’image, une autre désire arrêter, frustrée par le format…

Des jeunesses…

Des jeunesses confirmant que l’organisation d’un projet ou d’un festival reconnaissable par tous relève de l’utopie.

Pendant que nous conduisons, avec la compagnie Artara ces ateliers en classe, l’équipe socio-éducative de Bruxelles Laïque mène un travail de suivi formidable avec le Comité-J, organisant des rencontres et encadrant l’organisation d’ateliers de la Fabrik … les animateurs sont plus ou moins en retrait et reçoivent en salaire de leurs efforts une amitié qui naît entre des jeunes qui ne se connaissaient pas, qui ne se seraient peut-être jamais rencontrés. Des jeunes aux jeunesses pourtant si différentes.

Ce retrait n’implique pas un mutisme ou un laisser-aller. L’expérience, de métier et de vie, est bien sûr reconnue par les participants et il nous appartient encore de les provoquer par la programmation, soulever des questions et débats quant aux formes ou aux propositions artistiques envisagées, et parfois même d’essuyer des désaccords. Mais il ne s’agit jamais de désaccords quant au contenu des activités : le récit, ce qui est raconté “au final”, n’émergera qu’au sortir de l’expérimentation. Cela paraît logique dans le cadre des ateliers participatifs ou des forums. Pour les activités qui requièrent un statut de spectateur “passif”, des débats publics s’organisent naturellement à l’issue des propositions.

Des projections, des débats, des forums – en ligne ou en présentiel – sont organisés. Le Comité-J prend de la place – sa place – et se retrouve lui-même, en tant qu’organisateur, confronté aux questionnements évoqués au début de ce texte.

À qui parlons-nous ? De quel(s) endroit(s) parlons-nous ?

Comment élargir, encore, notre public ?

En mars 21, le JT2050 touche à sa fin. Il est diffusé en télévision. 483 étudiants d’écoles secondaires ont écrit la conduite, une soixantaine apparaissent à l’image. Certains rejoignent le Comité-J, qui se rencontre et communique à un rythme quotidien.

En novembre, le festival prévu en février est une nouvelle fois reporté.

Nous lançons un nouveau projet dans les classes : la RADIO 2050. Objectif : préparer cette fois une heure de radio par classe sur des contenus libres, qui seront présentés dans un marathon de vingt-quatre heures de radio live enchaînées durant le festival. Là où le JT amenait la contrainte du format, nous sommes ici libérés de l’image, et les langues se délient. Nous les invitons à la libre antenne, en emmenant une radio mobile dans les classes.

À la parution de ce numéro, nous sommes à quelques semaines de la tenue du festival, prévu le week-end des 25 et 26 juin 2022. Tous les indicateurs sanitaires passent au vert, et le Comité-J n’a pas baissé les bras.

Cette chronique est l’occasion de regarder derrière nous.

Quelque part, dans nos esprits, le festival semble déjà avoir eu lieu.

Entre le moment où est née cette idée et sa réalisation, tant de choses se sont passées. Tant de rencontres et de si grands basculements… Tant d’apprentissage pour chacun… Car au départ, le chemin devait être un processus classique de production. Aujourd’hui, il est devenu aussi important que l’évènement, il est sa raison d’être et malgré les embûches, seul le temps nous aura permis de le découvrir. Ce qui aurait été au départ un festival utopique, ou un projet fantasque, s’avèrera peut-être être la simple étape d’un cheminement pour certains, et elle sera festive, libératrice et nous nourrissons l’espoir que ces jeunesses l’associent, dans leur vie future, à un grand nombre de réflexions, de désaccords, de compréhensions et de désobéissances.

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