Casse tête militant
1 – FIRAS KONTAR ; 2 – JEAN-YVES PRANCHERE ; 3 – NINON BERMAN & JONAS PARDO ; 4 – CECILE HISTAS ; 5 – Jacques Moriau ; 6 – Philippe Corcuff (1) ; Philippe Corcuff (2)
À travers de multiples voix, Bruxelles Laïque s’interroge sur le militantisme et l’engagement politique.
Philosophe, français, professeur de théorie politique à l’Université Libre de Bruxelles, et débatteur sur les réseaux sociaux à ses heures, Jean-Yves Pranchère n’est pas du genre à se réfugier dans la tour d’ivoire académique par gros temps. Au contraire, nous dit-il, l’universitaire a toute liberté d’investir le débat public. Mais à quelle distance du militantisme ? Et avec quelle méthode ? Et faut-il choisir entre la probité intellectuelle et la stratégie politique ? Rencontre entre souvenirs du passé et présent tangible, de la France paysanne et communiste des années 1950 au « wokisme » en passant par le succès de l’extrême droite sur les réseaux sociaux – entre autres.
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Nous nous retrouvons à l’ULB, où vous avez votre bureau. Comme dans de nombreux campus, un bâtiment est occupé par des étudiants au sujet de la situation israélo-palestinienne. Vous avez pris part à certains débats qui entourent cette occupation. J’aimerais revenir plus en amont et aborder le rapport qu’entretient l’université avec le mouvement social en général. Est-il vrai que l’université a toujours été un lieu de débat, d’agitation, voire de confrontation idéologique et politique ?
Oui, l’université a toujours été un lieu de débat et de mobilisation politiques. Ce que j’ai tendance à appeler la dispute démocratique est impliqué dans la liberté académique, qui n’est pas la neutralité ou la neutralisation des conflits et des différends à l’intérieur même de l’université, mais la possibilité de l’expression pluraliste, donc de la possibilité d’occupations sur le campus où la police n’a pas à entrer. Je le précise pour que les critiques que je fais à la mobilisation étudiante (que je tiens pour une fuite irresponsable dans un imaginaire antipolitique, et un imaginaire en porosité avec l’antisémitisme) ne soient pas trop mal comprises. Tant qu’il n’y a pas violence physique, vandalisme ou installation d’un climat d’intimidation et de peur, il n’y a pas à faire déloger les étudiants par la police. Mais il faut ajouter aussitôt que la liberté académique est aussi la défense de l’enseignement et de la science contre toute instrumentalisation militante. Historiquement, la liberté académique visait d’abord les demandes adressées à l’université de la part des pouvoirs politiques, de l’État, des puissances marchandes, etc. de produire des savoirs « instrumentalisables ». Demandes contre lesquelles il fallait protéger la liberté académique, au même titre qu’il faut la protéger contre les demandes de censure, même quand elles viennent de forces qui croient lutter contre la domination, mais qui la confirment par leur usage du mensonge.
Dès lors, lorsque certaines exigences militantes sont dirigées contre la tenue de telle ou telle rencontre, tel ou tel invité, n’y a-t-il pas des risques à laisser la parole militante étudiante se développer ?
Les prises de paroles sont et doivent rester libres. On peut mettre en débat une invitation ou la nomination à un titre de docteur honoris causa, comme cela a eu lieu pour Ken Loach. Les choses changent lorsque la mise en débat est remplacée par une prétention à faire la loi en exerçant une contrainte matérielle contre le débat démocratique. On glisse alors de la mise en scène d’un désaccord ou d’une indignation (qui peut se manifester près d’un événement sans l’empêcher) à l’exercice d’une censure. Il me semble qu’on doit pouvoir protéger l’université contre les actions qui visent à détruire les conditions du pluralisme.
« On doit pouvoir protéger l’université contre les actions qui visent à détruire les conditions du pluralisme. »
Il y a donc continuité historique. Mais ne voit-on pas malgré tout un changement chez les étudiants dans le rapport au savoir qui serait beaucoup plus instrumental, venant chercher du savoir pour alimenter ou valider leur cause ?
Honnêtement, je ne sais pas. Il se trouve qu’ayant grandi dans un milieu très militant, j’ai connu de près le militantisme des années 1960-70, dont la virulence dépassait tout ce qu’on voit aujourd’hui. J’ai l’impression d’avoir traversé des époques différentes. D’abord, dans les années 1970, une période d’hyper-politisation généralisée qui se sentait jusque dans le lycée de la petite ville de province où je vivais. Ensuite, dans les années 1980, un très fort déclin du militantisme et de ce qu’on peut appeler la « théorie critique », qui pouvait sembler en voie de disparition dans les années 1990-2000. C’était le moment d’une sorte d’« hégémonie néolibérale », pour le dire d’une façon trop simpliste, car le mot « néolibéral » est devenu un fourre-tout dans lequel la gauche entasse au hasard tout ce qu’elle n’aime pas. Et puis, alors que la théorie critique reprenait de la vigueur au vu des impasses sociales et écologiques de ce qu’on appelle hâtivement « néolibéralisme », un nouveau départ de la politisation et du militantisme depuis la crise des subprimes jusqu’au retour présent de la guerre (dont une partie de la gauche, qui s’est signalée par son indifférence à la catastrophe politique qu’a été l’impunité du camp assado-poutiniste en Syrie, ne semble pas prendre la mesure). On est sorti de la « dépolitisation » qui relevait à sa façon d’une instrumentalisation du savoir par sa neutralisation.
Cette « dépolitisation », n’est-elle pas justement un outil nécessaire pour contrer l’instrumentalisation militante ?
Elle peut aussi être une instrumentalisation qui vide le savoir de sa portée critique. Il y a eu dans les années 1980-90 un moment où, en raison de l’échec sanglant du totalitarisme soviétique, le marxisme était tellement discrédité que c’est à peine si l’on trouvait encore les livres de Marx dans les librairies. Cet effondrement a mis toute une partie de la pensée critique de gauche sur une défensive qui l’a conduite à opérer une sorte de repli vers des positions de scientificité prudente. Mais ce genre de repli risque de n’être que le signe d’une incapacité à appliquer la théorie critique à elle-même, sur le mode de l’autoréflexivité critique. Il y a quelque chose d’assez déprimant à constater que les leçons des critiques de gauche du totalitarisme — celles de Castoriadis ou de Lefort — ont été oubliées ou refoulées par toute une production militante, notamment celle des éditions La Fabrique, qui ne propose qu’une sorte de léninisme vidé de tous les contenus rationnels qui étaient ceux de Marx.
Vous avez évoqué un milieu familial « très militant ». Était-ce lié à un parti politique ?
Mon père était membre du comité central du Parti communiste français. Il a participé à la résistance. Il a été un leader paysan qui a même fait de la prison à la suite de manifestations paysannes dans les années 1950. Il a été élu une première fois à l’Assemblée nationale française en 1956 (lui et Le Pen étaient les deux plus jeunes députés) et une deuxième fois en 1973. Comme j’étais un horrible hérétique, il a cessé de me parler dans les années 1990. Il a fini sa vie sur des positions totalement staliniennes, au PRCF [Pôle de renaissance communiste en France]. C’est un sujet dont j’ai eu du mal à parler pendant longtemps, mais j’ai désormais un rapport plus serein, ou plutôt glacé, à ce passé qui fut redoutable.
Cela doit forger un rapport particulier au militantisme…
J’ai grandi dans une maison dont les portes étaient constamment ouvertes aux militants, et nombre de repas familiaux se faisaient avec les militants ouvriers et paysans qui se présentaient. La vie familiale était peu distincte de la vie du « Parti ». Alors que mon père avait été un paysan, j’étais de facto un petit bourgeois en attente de devenir un bourgeois — un peu de sociologie brutale ne fait pas de mal —, mais je baignais dans des milieux ouvriers et paysans, et tous les week-ends étaient consacrés au Parti. L’ambiance des années 1975-1977, entre « eurocommunisme » et « union de la gauche », n’était pas étouffante. Puis est arrivée l’année 1978 où le PCF s’est rendu compte que la stratégie de l’union de la gauche s’opérait au profit du PS. L’eurocommunisme a été abandonné et la critique de l’URSS a été remplacée par la thèse du « bilan globalement positif » du « socialisme réel ». J’ai assisté à un durcissement stalinien assez terrifiant, qui s’est traduit aussi dans les relations humaines.
C’est-à-dire ?
C’est là que j’ai vu la pesanteur des matrices staliniennes ; mais on pourrait dire léninistes (comme disait Castoriadis : « le véritable créateur du totalitarisme est Lénine »). J’ai vu toutes sortes de gens que j’avais cru pluralistes et tolérants dans la séquence 1974-77 devenir d’un fanatisme et d’une violence verbale (à la limite de la violence physique) à faire peur. Ça a été une expérience très dure.
« Les pathologies militantes sont des pathologies du militantisme. Ce ne sont pas des pathologies du militantisme de gauche, comme s’il y avait un militantisme de droite ou du centre qui leur échappait miraculeusement. »
Cette expérience vous donne-t-elle une grille de lecture pour regarder le militantisme actuel ?
Une grille de lecture, non, ce serait trop fort, mais des habitus de prudence. Ce que ça m’a appris, c’est qu’il n’est pas indifférent d’obéir à des logiques idéologiques qui portent en elle des potentialités violentes. Ce n’est pas prédicteur non plus. C’est à l’épreuve des faits que des chemins se séparent, entre ceux qui obéissaient avant tout à des éthos d’émancipation, ou qui allaient pragmatiquement là où il leur semblait qu’il y avait les plus grands potentiels populaires progressistes, et ceux qui obéissaient à des intérêts de domination, espéraient trouver les moyens d’une carrière dans des appareils de parti et jouissaient des pouvoirs que leur fournissait une idéologie dont la fonction était de désigner des ennemis et de justifier des épurations. Cela crée peut-être un biais dans mes analyses, mais le fait est qu’avoir découvert, dans des communautés que j’avais vécues comme fraternelles, chaleureuses et généreuses (aux antipodes des haines qui constituent le fascisme), la présence intacte du potentiel de violence qui a fait le stalinisme (soit un basculement dans des haines guère différentes du fascisme), cela m’a rendu à jamais méfiant devant les enthousiasmes fusionnels.
Je pense que Claude Lefort, dans La Complication, a eu tout à fait raison de ne pas rabattre la dynamique du parti totalitaire à celle de la fausse conscience ou de l’illusion idéaliste. L’essentiel tient aux matrices d’adhésion ou d’identification. Ces matrices n’ont pas été actives sur tout le monde ; je me souviens d’ouvriers communistes très militants qui, lorsque le PCF a opéré sa régression stalinienne en 1978, ont quitté le parti. Leur militantisme ne s’était pas appuyé sur des identifications totalitaires, mais bien sur l’expérience concrète de tout ce que l’usine avait d’insupportable. Je distinguerais donc entre l’engagement lié à des causes pour lesquelles on se bat, et le militantisme « idéologique » fondé sur des logiques d’identification à un parti ou à un mouvement. Les pathologies militantes de la lutte contre l’oppression vécue ne sont pas les mêmes que celles des idéologues de la pureté et des praticiens de l’épuration.
L’identification des pathologies militantes que vous évoquez vous sert pour scruter la gauche ?
Pas seulement la gauche. Les pathologies militantes sont des pathologies du militantisme. Ce ne sont pas des pathologies du militantisme de gauche, comme s’il y avait un militantisme de droite ou du centre qui leur échappait miraculeusement.
Le militantisme fonctionne également avec des relais médiatiques, culturels, intellectuels. Mais n’y a-t-il pas un problème lorsque certaines de ces figures médiatiques venant du monde de la culture populaire ou littéraire jouent avec leur notoriété pour avancer un agenda réactionnaire, pro-Poutine, etc. ? À gauche, pensons à Roger Waters, et Sylvain Tesson à droite, pour prendre des exemples contemporains.
Assurément, mais ce n’est pas neuf. À droite comme à gauche, la nébuleuse des « intellectuels organiques » des mouvements politiques a toujours été bigarrée, allant de l’université aux chansonniers. Et le soutien aux dictateurs, Franco ou Pinochet d’un côté, Staline ou Mao de l’autre, est une longue tradition. Je repars de ce qu’était le PCF dans les années 1950. Il y avait par exemple Albert Soboul, détenteur de la chaire d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne, qui pouvait rentrer dans le bureau du secrétaire général du Parti quand il le voulait. Il bénéficiait de tout le capital symbolique du mandarin selon les critères de la sociologie bourdieusienne. Et puis il y avait la star littéraire Aragon. Il y avait les peintres, à commencer par Picasso. Dans les années 1960, il y avait Althusser (qui était à la fois un opposant interne et un vecteur d’autorité du PCF), il y avait Jean Ferrat, voire Jean-Luc Godard dans la période d’avant 1968 où certains de ses films sont pro-PCF (comme Masculin Féminin). Tout ce monde profitait de sa notoriété pour propulser des choix politiques parfois aberrants. Je ne suis pas certain qu’il y ait un remède au dilettantisme qui conduit des intellectuels et des artistes à prendre position sur des dossiers qu’ils n’ont pas étudiés.
On évoque régulièrement la normalisation, la « dédiabolisation » de l’extrême droite. C’est une réalité inquiétante. Cependant, il existe à l’extrême droite mondiale, mais pas seulement, des hommes et des femmes politiques qui jouent le jeu de l’excès, des postures bouffonnes. Le philosophe Jean-Louis Vullierme évoque un « pagliacisme » : une « idiocratie consistant à porter systématiquement au pouvoir les personnes les plus incompétentes, sous l’égide d’un “matamore” ». Si le continuum entre le politique, le médiatique, le culturel et l’artistique a toujours existé, sa forme change, non ?
Le terme forgé par Jean-Louis désigne ce qui est en effet une nouveauté en contexte démocratique : l’attitude « histrionique » adoptée par certains hommes politiques qui décident de rompre avec les formes traditionnelles de la représentation politique (aussi bien celles de la dignité de la fonction étatique que celles de l’éthique des classes laborieuses) et de prendre la posture du prince transgressif qui entend prouver sa supériorité par son indécence. Donald Trump et Javier Milei sont des cas extrêmes, néroniens ou ubuesques, mais la dimension pagliaciste était déjà présente chez Berlusconi ou Sarkozy. George Louis Bouchez semble parfois tenté de jouer ce jeu.
« Le débat sur le wokisme est un parfait exemple de production délibérée d’une confusion mentale au service d’une panique morale qui fait perdre de vue la hiérarchie des dangers. »
Cette attitude est devenue payante parce que le devenir histrionique s’est également emparé d’une partie des médias. Que Hanouna soit une figure centrale de la production d’émissions politiques, que l’émission de divertissement politique prenne la forme du clash et de la récusation des compétences, c’est un phénomène nouveau. Ce phénomène, consolidé par le rôle joué par les réseaux sociaux comme Twitter dans la structuration du débat public a pour corrélat l’apparition d’intellectuels histrioniques spécialisés dans le « clash », et qui n’ont plus aucun lien avec le travail intellectuel. Eric Zemmour, Michel Onfray, Eric Naulleau en sont des exemples paradigmatiques. Ils occupent des espaces qui sont des arènes de gladiateurs et pas des espaces de discussions, même virulentes.
Un spectre hante la pensée critique : le « wokisme » et l’« anti-wokisme ». Ces référents qui ont infusés dans le débat public sont utilisés par un ample arc politique, de l’extrême droite chrétienne américaine jusqu’à une certaine gauche dite républicaine. Il y a également une production d’essais venant d’universitaires, comme la sociologue Nathalie Heinich. Récemment Alain Policar a écrit un ouvrage critique sur le sujet dont vous avez signé la postface. Est-ce également le marqueur d’une dégradation de l’engagement intellectuel, et de l’intellectuel engagé ?
Le débat sur le wokisme est un parfait exemple de production délibérée d’une confusion mentale au service d’une panique morale qui fait perdre de vue la hiérarchie des dangers. Ce n’est au fond qu’un nouveau nom pour ce que l’extrême droite états-unienne appelait autrefois le « marxisme culturel ». Mais il ne charrie même plus les déterminations que cette expression contenait. Le « wokisme » est la nuit où toutes les vaches sont noires : il désigne indifféremment tous ceux qui sont hostiles au racisme, au masculinisme et aux discriminations ; est woke tout ce qui est moins à droite que Eric Zemmour ou Bart De Wever. Les antiwokes états-uniens ont pourfendu le film Barbie comme le comble du wokisme, tandis que Poutine n’hésite pas à justifier ses crimes par la lutte antiwoke ; face à une telle panade, tout ce que les universitaires peuvent faire est de récuser ce langage schtroumpf qui autorise tous les amalgames.
Cela étant dit, il n’est pas scandaleux que des universitaires souhaitent propager leurs idées politiques. La dégradation du débat public se produit lorsque l’effort de propagation devient propagande, au sens d’une publicité mensongère. Le pamphlet de Nathalie Heinich Ce que militantisme fait à la recherche serait ici un bon exemple, tant son contenu est une parfaite illustration de son titre. La « neutralité axiologique » y est brandie à contresens comme un moyen de discréditer des auteurs sans jamais produire une seule discussion scientifique de leurs travaux : un peu comme si on citait le texte de Max Weber justifiant le viol de la neutralité belge en 1914 pour en conclure qu’il faut jeter Weber à la poubelle car il n’était pas un savant. Je dis « un peu », car Nathalie Heinich ne cite rien qui soit aussi scandaleux que le texte de Weber.
Vous faites donc une distinction au sein de la liberté académique entre le fait de s’exprimer dans l’espace public en tant qu’universitaire et avoir une position engagée en tant qu’intellectuel ?
Distinction de degré, pas de nature. Alors que l’universitaire est tenu par les règles de la méthode et intervient dans les limites de sa compétence, l’intellectuel (qui peut être la même personne) prend le risque de proposer un diagnostic d’une situation d’ensemble, de pointer des dangers, de préconiser des positions. Il y a entre les deux la différence que faisait Aristote entre la théoria, le savoir, et la phronèsis, le discernement politique, qui relève d’une rationalité pratique. L’intellectuel doit faire preuve de phronèsis : il doit estimer ou évaluer une situation politique et intervenir en elle stratégiquement, sans pouvoir compter sur une garantie scientifique ultime. Mais cela ne peut pas le délivrer de l’obligation de s’informer le plus possible et de ne pas pousser au pire : l’irresponsabilité est le grand péché des intellectuels.
Le fétichisme de la « neutralité axiologique » peut avoir ici un effet pervers : donner à penser que l’engagement, étant dissocié du travail scientifique, est autorisé à être arbitraire. « Neutralité » suggère en outre une capacité magique d’abstraction, au lieu que le travail des sciences humaines est un difficile travail d’auto-objectivation et d’auto-réflexivité, qui ne peut avoir lieu que dans la confrontation dialogique. L’intervention politique ne peut pas se délier de l’éthique de la méthode.
Nous avons évoqué de nombreux éléments qui se perpétuent. Il y a néanmoins une chose qui a changé ces 20 dernières années, c’est Internet et plus spécifiquement les réseaux sociaux. Vous en faites usage pour débattre, ou poser des réflexions, essentiellement sur Facebook. Courageux ou téméraire ?
Je me dis souvent que le jour où j’ai mis les pieds sur Facebook et où j’ai commencé à en faire l’usage que j’en fais, je me suis enfermé dans un piège. Mais, puisque les réseaux sociaux existent et qu’ils sont des lieux de combat politique, laisser l’espace aux combattants de droite et surtout d’extrême droite, qui savent très bien les utiliser, n’est pas une option. Je continue donc à combattre depuis mon petit emplacement.
« Il faut à la fois pratiquer la dispute démocratique comme le contraire d’une politique de la haine et faire avancer un agenda politique renforçant la démocratie politique et sociale. »
C’est un espace politique ?
Sans aucun doute. Et parmi les multiples éléments du succès actuel de l’extrême droite, il y a l’intelligence tactique et stratégique avec laquelle elle a su investir cet espace. On l’a vu au début des années 2010, lorsque les machines de guerre mises en place par Alain Soral et par Dieudonné avaient un nombre d’auditeurs et de vues incroyables. Pensons aujourd’hui à l’efficacité des memes d’extrême droite et à la façon dont l’utilisation d’un humour trash et parodique a permis à des figures comme le vidéaste Papacito ou le dessinateur Marsault d’avancer des agendas fascistes très radicaux.
Que faire ?
On est face à de gigantesques machines de désinformation. Donc il faut informer. Il faut diffuser de l’information fiable, il faut expliquer les logiques idéologiques et les fonctionnements sémantiques qui normalisent l’autoritarisme et les habitus fascisants, comme le fait Isabelle Kersimon dans son essai Les Mots de la haine et, au quotidien, sur Twitter. Et il faut bien sûr avancer des propositions politiques. Il faut à la fois pratiquer la dispute démocratique comme le contraire d’une politique de la haine et faire avancer un agenda politique renforçant la démocratie politique et sociale. L’enjeu décisif, me semble-t-il, est celui de la socialité et de la socialisation démocratiques : enjeu trop abandonné par la gauche lorsqu’elle réduit la question sociale à celle de la redistribution ou qu’elle devient incapable de penser le social autrement que sous le prisme d’une domination à détruire.
Vous arrivez, sur votre page, à mener des conversations politiques sereines ?
Il n’est pas nécessaire que ce soit serein. Il faut seulement que la discussion ne bascule pas dans l’insulte et qu’elle ne soit pas polluée par des trolls et des floodeurs. Mais la discussion peut être très tendue, je n’ai pas de problème avec ça, elle peut même contenir des interpellations ad hominem, pas sous la forme d’attaques contre la personne, mais sous la forme : « si vous dites cela sur le sujet présent, pourquoi avez-vous adopté une position inverse sur tel autre sujet ? » Ce sont des interpellations légitimes : à côté des arguments, il y a aussi la convocation à la cohérence d’une attitude. L’intérêt des discussions vives est qu’elles peuvent servir de « crash test » : il m’est régulièrement arrivé de modifier ou de nuancer mes positions à la suite des discussions où chacun tenait sa propre position aussi loin que possible.
Pour finir, je voulais connaitre votre rapport aux faits, autrement dit, la tentation qu’il peut exister dans le militantisme de considérer certaines informations exclusivement à notre avantage, ou d’avoir une tolérance envers leur falsification si ceux-ci vont dans notre sens, etc.
Le militantisme ne vaut plus rien s’il manipule les faits ou s’il les nie. C’est le noyau de vérité irréductible de ce qu’on appelle inadéquatement « neutralité axiologique ». Max Weber parlait de Wertfreiheit, ce qui désigne d’abord le fait d’être libre par rapport à ses propres valeurs, autrement dit de ne pas falsifier les faits parce qu’ils ne conviennent pas à nos convictions. Ni le travail scientifique ni l’engagement honnête ne peuvent choisir arbitrairement les faits ou les modifier pour les besoins de la cause. Mais la Wertfreiheit ne consiste pas à remplacer l’expression « assassin de masse » par « personne occasionnant des décès » : comme le disait Raymond Aron, le savant qui n’est pas capable de décrire le régime stalinien pour ce qu’il est, à savoir un régime despotique (et pas une « démocratie populaire »), n’est ni neutre ni objectif : il est faux. Il n’en reste pas moins que la probité scientifique consiste, pour le chercheur, à ne pas cacher les faits qui sont désagréables pour ses idéaux. Weber ne cesse de le faire dans ses travaux scientifiques, où nombre d’affirmations qu’il émet sont si peu « neutres » qu’elles heurtent ses propres convictions !
Mais Weber n’avait sans doute pas les mêmes enjeux que les militants politiques, qui doivent parfois être stratégiques, ne pas montrer tout son jeu…
Je dirais que la même exigence de ne pas manipuler les faits devrait s’imposer aussi au militant. Il existe des situations politiques dans lesquelles, pour des raisons impératives, il faut passer des alliances avec des gens qu’on désapprouve, voire qu’on tient pour des ennemis. L’exemple paroxystique en est l’alliance qu’ont dû passer les démocraties libérales avec Staline pour vaincre Hitler. Elles ont fait alliance avec un criminel et elles ont eu raison de le faire ; mais cela ne constitue en rien un argument pour excuser ou minimiser la monstruosité du régime stalinien. Ce sont là des situations « machiavéliennes » (fort bien analysées par Machiavel) : tout l’enjeu est de ne pas basculer pour autant dans une pratique « machiavélique » (qui ne fut pas celle de Machiavel), c’est-à-dire dans une poursuite de la puissance sans règle morale. Les choix tragiques que peut imposer la politique ne doivent pas être des choix cyniques : une moralité tragique n’est pas une résignation à l’immoralité.
« On entre dans la zone dangereuse du militantisme dès qu’on commence à taire ce qu’on sait pour ne pas ”nuire à la cause”. »
Toute la difficulté est ici dans la tenue d’une parole de vérité. On entre dans la zone dangereuse du militantisme dès qu’on commence à taire ce qu’on sait pour ne pas « nuire à la cause ». C’est le plus souvent absurde, car ce soutien acritique est en réalité contre-productif. Et je pense que l’éthique de l’intellectuel lui interdit ce genre de soutien : c’est précisément le devoir de l’intellectuel que de dire la vérité aux pouvoirs, même aux pouvoirs d’opposition. Mais je sais bien que la dissimulation stratégique fait partie de la pratique militante : si Mitterrand avait annoncé dès 1972 qu’il voulait l’union de la gauche pour démolir l’hégémonie du PCF, il ne serait arrivé à rien. Le militant peut jouer des alliances en ayant une intention hostile vis-à-vis de son allié, qu’il va taire. Ce type de dissimulation est un des aspects sales du politique, peut-être irréductible.
Plus qu’un aspect du militantisme, ce jeu parfois quasi-mafieux ne rentre-t-il pas dans la catégorie de la « pathologie militante » ?
Il faut voir au cas par cas. Si de Gaulle n’avait pas délibérément dupé les partisans de l’Algérie française en leur faisant croire qu’il ne voulait pas l’indépendance de l’Algérie, il y aurait peut-être eu une guerre civile en France. Va-t-on lui reprocher son « machiavélisme » ? Peut-être dira-t-on qu’il n’a menti que par omission : il n’a rien dit de faux, simplement il a caché des intentions. Je me contenterai de dire que, si le militant n’est pas capable de dire « oui c’est un fait, mais, pour les raisons suivantes, il n’a pas la portée que vous lui donnez », et qu’il a besoin de falsifier les faits pour faire avancer sa cause, alors on entre dans un domaine « pathologique ». Ce qui ne veut pas dire que les « faits » se suffiraient à eux-mêmes ; reconnaître les faits, ce n’est pas déjà disposer de la théorie qui en rend compte et leur assigne leur véritable portée.
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L’entretien a été réalisé en mai, avec relecture fin juin 2024.